En Novembre 1932, quatre mois après la victoire du parti nazi au législative, Alain écrivit ce qui suit :

Il me parait naturel que l’homme de la rue se fasse  une imagerie simplifiée du drame européen, dans laquelle les rôles de la vertu, de la brutalité et de la ruse soient distribués comme au théâtre. Ainsi, son journal en main, fait-il comparaitre devant la magnanimité française, la prudence anglaise, la duplicité italienne, la colère allemande, faisant ingénument l’éloge de sa propre patrie, ce qui est naturel, et n’espérant guère que le monde la comprenne jamais. Ce texte n’a point changé et l’orateur se croit obligé d’y revenir, semblable aux grandes personnes qui écrivent pour les enfants.

L’Homme d’état, tel que je le conçois, peut bien être un Machiavel, c’est-à-dire simplifier beaucoup ses harangues, et ne point tenter de communiquer au public ce qu’il a lui-même appris par son métier. Je ne juge même pas ses projets, bons ou mauvais. Il ses peut qu’il pense premièrement à son propre pouvoir, ou bien à des privilégiés sur lesquels il s’appuie ; ou peut-être croit-il, comme le fameux Frédéric, que les peuples sont des chevaux difficiles à mener. Mais que l’Homme d’Etat, en lui-même et pour lui-même, pense comme l’homme de la rue, cela me parait inconcevable. Car enfin il sait l’histoire, et, bien plus, il a pu juger l’histoire récente autrement que par les journaux. Il fut lui-même vaincu ; il sait ce que c’est qu’un peuple vaincu ; il y a remarqué les mouvements de l’honneur, si évidemment favorables à certains intérêts, soit de l’avarice, soit de l’ambition, soit de la peur. Il a dénombré les bonapartistes et les boulangistes ; il a vécu dans l’Union sacrée. Il sait comment ces sursauts d’enthousiasme et de colère se communiquent aisément à ceux qui n’ont que leurs bras, et qui ont coutume de se fier à leur propre force. Maintenant il retrouve chez les vaincus d’aujourd’hui les mêmes sentiments mélangés ; il devait attendre de tels effets. Il a prévu que la situation de vainqueur dans la paix serait difficile à tenir, et que les traités seraient nécessairement vus d’un autre œil par celui qui y a tout perdu, que par celui qui les a dictés. Il a compris, car il n’est pas aveugle, que le droit et la justice n’ont pas le même sens pour celui qui s’y meut selon sa force, que pour celui qui sent le poids des chaînes. Il peut conclure que la guerre appelle la guerre, que les foules sont déraisonnables, qu’il en sera toujours ainsi. Il peut aussi manœuvrer pour la paix, d’après ces conditions mêmes,  qu’il juge inévitables, comme on a vu Briand plus d’une fois modérer des sentiments forts et respectables, en rappelant  que l’honneur était sauf des deux côtés, après ce long et terrible combat. Mais, qu’il s’oriente ainsi ou autrement, je ne puis croire que l’Homme d’Etat conduise les affaires avec les sentiments et les réactions d’un petit pâtissier, témoin généreux d’une rixe, et à peine retenu par ce grand panier qu’il porte sur la tête.

Je ne puis le croire ; et quelquefois je suis porté à le croire. Le monde des hommes qui m’entourent nie presque de point en point l’idée que je m’en faisais. L’homme de la rue montre souvent du bon sens en cette querelle des peuples. Il sait très bien que c’est au vainqueur à tendre la main ; il ne s’étonne pas si le vaincu ne répond pas vite à ce geste. Tels sont les sentiments naturels d’un homme qui se sent fort, et qui n’a pas peur. Et ajoutons qu’il a le souvenir très précis de ce que c’est qu’un combat, comme aussi l’expérience très directe des ruines de toute sorte qui sont la suite d’une affaire d’honneur entre les peuples, ce qui le conduit à craindre son propre enthousiasme, et à apprécier mieux la sagesse de Sancho ou celle d’Esope. Et si les peuples pouvaient parler entre eux, par quelque bouche véridique, on sait bien ce qu’ils diraient.

Au rebours, on dirait quelquefois que la naïveté que l’on suppose dans le peuple a passé presque entière dans ses gouvernants. On s’étonne de voir que les mouvements d’instinct et d’humeur, d’après lesquels on a dessiné pendant la guerre un fantassin de fantaisie, se montrent encore trop souvent en des fantassins amateurs, qui n’ont jamais porté l’arme. Un oubli total de l’histoire, une simplification digne des contes d’enfants, où la querelle est toujours entre les bons et les méchants, une indignation contenue, mais que je crains sincère, un appel de tout cœur au témoins impartiaux, un étonnement de les trouver froids, une résignation à jouer une fois de plus la vertu isolée et méconnue, voilà ce qui m’étonnerait en des hommes qui font voir de l’intelligence et même du gout ;  cela m’étonnerait si je n’avais commencé à comprendre que le jugement, si naturellement clairvoyant en celui qui fait, risque d’être faible et enfant dans celui qui fait faire.