Dans L’Ecrivain et son Ombre de Gaëtan Picon, on peut lire :

 

« Les œuvres qui figurent dans notre mémoire sont toutes les survivantes d’une rivalité : les rescapées d’un grand naufrage.

 

Mais qui choisit les survivants ? L’autorité, à qui appartient-elle ?

Ce témoin dont l’œuvre attend la confirmation de son existence, et auquel tente de s’identifier l’artiste quand il se détache de son œuvre pour la juger, n’est nullement un témoin concrètement défini, le public d’une situation historique et sociologique donnée. Seule les œuvres inférieures marchent à la rencontre d’un tel témoin. Le juge auquel se mesurent les œuvres authentiques est bien plutôt un juge fictif, virtuel, dont l’image est formée à la fois de ce qu’est l’écrivain et de ce qu’il n’est pas, de ce que veut la société contemporaine et de ce qu’elle refuse, et que l’auteur suppose autant séduit par l’œuvre, et façonné par elle, que rétif à son pouvoir : un témoin vague, inexistant et impérieux.

Pour qui donc Stendhal écrit-il ? Surement pas pour le public de son temps, sur lequel il sait ne pas pouvoir compter, ni pour ce critique de la Revue de Paris qui le juge, après Le Rouge et le Noir, « brouillé avec la simplicité », ni pour Hugo qui déclare à qui veut l’entendre que Stendhal « ne s’était jamais douté un instant de ce que c’était qu’écrire ». Ni pour Pauline, ni pour ses maitresses, ni pour Mérimée, ni même pour Balzac. Pas davantage pour lui-même : à quoi bon écrire pour soi, quand on se vit ? Stendhal écrit pour opposer à soi-même quelque chose d’autre, et il confie cette part plus durable, mais surtout plus réelle, à la conscience de ce lecteur de 1885 ou de 1930 dont il ne sait pas qu’il s’appellera Taine, Nietzsche, Bourget, Léon Blum, Alain, Valéry. Et sans doute Flaubert montre-t-il tout ce qu’il écrit à Louis Bouilhet et à Maxime du Camp. Sans doute les écoute-t-il assez pour interrompre la Tentation de Saint Antoine et entamer la Bovary.  Mais il n’écrit pas plus pour eux que pour lui : il écrit pour que vive son livre dans une conscience inconnue à l’égard de laquelle Bouilhet et du Camp jouent le rôle de médiateur. »