Sur mon blog dit de La Révolte des Anges, sous le titre L’ami des mauvais jours, je recopiai voilà quelques temps le début du chapitre 14 de Monsieur Bergeret à Paris. Anatole France nous y présentait Alphonse Jumage, ami d’enfance de Bergeret.

Voici la suite du texte :

 

« Ce soir-là, il s’approcha de son vieux camarade avec cette mine brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que Lucien connaissait.

--Tu vas bien, Lucien ? Je ne te dérange pas ?

--Non. Je lisais dans les Mille et Une Nuits, nouvellement traduites par le docteur Mardrus, l’histoire du portefaix avec les jeunes filles. Cette version est littérale et c’est tout autre chose que les Mille et Une Nuits de notre vieux Galland.

--Je venais te voir … dit Jumage, te parler… Mais ça n’a aucune importance… Alors tu lisais les Mille et Une Nuits ?...

--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première fois. Car l’honnête Galland  n’en donne pas l’idée. C’est un excellent conteur, qui a soigneusement corrigé les mœurs arabes. Sa Shéhérazade, comme l’Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous avons ici l’Arabie avec tous ses parfums.

--Je t’apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète, c’est sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret replia le bras, et Jumage posa, d’une main un peu tremblante, le papier sur la table.

--Encore une fois, c’est sans importance. Mais j’ai pensé qu’il valait mieux… Peut-être est-il bon que tu saches… Tu as des ennemis, beaucoup d’ennemis…

--Flatteur ! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu :

Un vulgaire pion dreyfusard, l’intellectuel Bergeret qui croupissait en province, vient d’être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants de la Faculté des Lettres protestent énergiquement contre la nomination de ce protestant anti-français. Et nous ne sommes pas surpris d’apprendre que bon nombre d’entre eux ont décidé d’accueillir comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le ministre de la trahison publique a l’outrecuidance de leur imposer comme professeur.

 

Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture :

--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n’en vaut pas la peine C’est si peu de chose !

--C’est peu, j’en conviens ! répondit M. Bergeret. Encore faut-il me laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et véritable de ce que j’ai fait dans des temps difficiles. Je n’ai pas beaucoup fait. Mais enfin j’ai couru quelques risques. Le doyen Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. Monsieur Bourgeois était alors grand maître de l’Université. Et nous avons connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit monsieur Bourgeois. Sans la fermeté généreuse de mes chefs, j’étais chassé de l’Université par un ministre privé de sagesse. Je n’y pensai point alors. Je peux bien y penser maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus haute que l‘injure des ennemis de la justice ? J’eusse souhaité que l’écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage sût exprimer sa pensée dans une forme plus mémorable. Mais c’était trop demander.

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d’ivoire dans les pages des nouvelles Mille et Une Nuits. »