J’ai trouvé le texte ci-dessous dans le recueil de textes de Klaus Mann

regroupés sous le titre CONTRE LA BARBARIE, édité par PHEBUS en 2009 :

Le 10 mars 1933. Nous étions allés faire du ski en Suisse. Ce jour-là, celui-là même, nous rentrons à Munich. Là-haut, nous avions suivi les nouvelles politiques et appris par la radio le résultat des élections allemandes. Mais la pureté et l’indifférence héroïques du grandiose paysage de montagne nous rendaient un peu moins réceptifs à ces informations décisives pour la vie de la nation comme pour la nôtre. Journaux à St Margrethen. Les derniers restes d’atmosphère héroïco-idyllique se dissipent brutalement. Nous prenons connaissance des changements survenus à Munich : la démission du gouvernement catholique, dont nous avions attendu trop de courage et d’intelligence ; la nomination du général Epp au poste de commissaire—un général dont nous nous rappelions encore la physionomie martiale et farouchement déterminée à l’époque où, peu après la guerre, il entrait dans le réactionnaire Munich à la tête des « troupes blanches ». Le voyage se poursuit dans une ambiance aussi oppressée que tendue, typique des moments de catastrophe, des déclenchements de guerre et des grandes banqueroutes, mêlée d’amertume et, en dépit de tout, d’une curiosité avide de sensationnel.

Munich a l’air calme. Mais lorsqu’on tend l’oreille, on sent la tension, l’inquiétude de tous ces gens qui, déjà sur la place de la gare se pressent en foule désordonnée—une tension qui pour beaucoup est sûrement joyeuse et confiante en l’avenir, mais pour bien d’autres désespérée. Nous avions connu Munich si différent, et ce précisément au cours des derniers mois : c’était un abri pour ceux qui refusaient le fascisme prussien. Le catholicisme y montrait ce qu’il a en lui d’éléments libéraux. Munich était une oasis. Cela ne pouvait pas durer. Pas seulement parce qu’à Berlin, on ne l’aurait pas toléré : à la longue, Munich lui-même n’aurait pas supporté le rôle qui nous semblait si honorable de refuge de la liberté. Il y a dans sa nature trop de traits qui le contredisent absolument. Une partie du caractère de Munich a toujours été résolument réactionnaire. En Allemagne, on sait l’être sans « esprit prussien », parfois même avec « convivialité ».

Nous fûmes donc salués, sur les toits des bâtiments publics, par les drapeaux à croix gammée flottant au vent de leur triomphe, et, sur toutes les colonnes d’affichage, par les appels du général Epp « à son peuple ». Le chauffeur qui vint nous chercher à la gare avait l’air bouleversé, il était blême. « Si je puis me permettre un conseil à ces messieurs-dames, dit-il, les lèvres toutes blanches, c’est de rester en retrait les jours qui viennent. » A la maison, quand nous allumâmes la radio, nous nous fîmes agresser par les voix de ceux qui avaient réussi à convaincre un peuple incompréhensible qu’ils étaient des ‘Führer ». Ce n’est pas supportable. On téléphone à des amis. On ne se rencontre plus dans les endroits publics et, quand on est réunis dans les pièces familières, on se sent déjà comme des « conspirateurs ». Les conversations téléphoniques sont surveillées, on parle par allusions et formules obscures. Nous comprenons rapidement que nous pourrions avoir à souffrir non seulement de l’ambiance mais aussi d’atteintes plus tangibles. On commence à apprendre de ces nouvelles qui seront qualifiées plus tard de « propagande mensongère » ; mais il n’était pas besoin d’exagérer, comme cela n’a pas manqué de se produire par la suite : la vérité suffit. Nombre de ceux avec qui on veut prendre contact ont déjà été arrêtés, ainsi l’avocat qui nous avait conseillés au cours des dernières années. D’autres arrestations sont encore plus surprenantes, par exemple celle du directeur du théâtre de Munich, Otto Falckenberg, un artiste et un esthète totalement apolitique d’une qualité exceptionnelle et d’une excellente réputation, qui avait une prédilection pour la mise en scène du Songe d’une nuit d’été (du reste, Falckenberg a été libéré quelques jours plus tard, mais ce qui l’avait rendu suspect était simplement a relation aux choses de l’esprit). Ou celle d’un journaliste des Münchenen Neuesten Nachrichten, dont les éditoriaux nous paraissaient toujours si nationalistes que nous arrivions à peine à les lire jusqu’au bout. Un de nos amis a même, avec horreur, assisté en pleine rue à une scène lamentable et révoltante : un avocat juif, dont le calvaire a depuis été rapporté par la presse du monde entier, fut promené par de S.A. pieds nus, le pantalon raccourci. Sur la poitrine, il portait un écriteau disant qu’il était juif—ce qui n’est pas sa faute—et que jamais plus il n’irait se plaindre d’un nazi—ce qu’il n’aura plus l’occasion de faire.

Nous sommes restés dans le Munich du général Epp du 11 au 13 Mars. C’est le temps qu’il nous a fallu pour comprendre que, dans l’immédiat, nous devions quitter un pays en passe de détruire tout ce qui a fait sa valeur, son attrait et sa dignité parmi les peuples de la terre.